Signé Cap-Haïtien

Les aventures de mon grand-père (Charles Dupuy)

Renonçant à l’idée d’écrire une biographie impartiale de celui qui fut son grand-père, l’auteur a préféré plutôt rapporter sous forme d’anecdotes les périlleuses aventures qu’a vécues son aïeul qui fut un homme d’État du 19e siècle et dresser ainsi un petit tableau de l’époque turbulente qu’il a traversée.

Né au Cap-Haïtien en 1870, Jean-Baptiste Villehardouin Leconte grandit à la rue du Chantier (rue-7) aux abords du marché Clugny où il allait passer le plus clair de son existence. C’est aussi là qu’avait vécu le jeune Anténor Firmin, c’est dans ces parages que Nord Alexis dirigeait son bureau de délégué du pouvoir exécutif et c’était encore l’endroit où Cincinnatus Leconte avait établi son «caille-café». Ses premières réminiscences remontent à la présidence de Salomon, lorsque, à travers les rues de la ville, circulaient les tombereaux croulant sous leur poids de cadavres dans lesquels on entassait les victimes de la petite vérole. Il gardait aussi souvenance de cette fameuse visite de Salomon au cours de laquelle ce dernier fit quadriller la ville par ses soldats et menaça ses habitants terrorisés du massacre, du pillage et de l’incendie. Devenu orphelin très jeune, Villehardouin fut élevé par son oncle Charles Leconte, le député du Cap, pour lequel il allait conserver toute sa vie une pieuse vénération.

Alors qu’avec ses frères Vergniaud et Narsès, il étudiait au Lycée Philippe-Guerrier, le commerçant allemand Schutt les engagea tous les trois au service de sa maison. C’était une véritable aubaine pour ces orphelins dont l’emploi consistait surtout à livrer les colis. C’est ainsi qu’un jour qui devait probablement être un samedi, Villehardouin aboutit chez un notable de la ville avec un joli paquet proprement emballé qu’il devait lui remettre. Le procédé consistait à donner sa commande au client qui, après vérification, signait une fiche attestant qu’il avait bien pris livraison de la marchandise. Comme le notable en question était un vieil ami de son défunt père en compagnie duquel il avait vu ce dernier siroter des rafraîchissements par les après-midi de canicule, Villehardouin alla tout naïvement frapper à la porte du salon de celui qu’appellerons le général B. Celui-ci s’approcha donc, examina de haut en bas l’humble petit livreur par les persiennes et, pour lui apprendre les bonnes manières, vociféra un impératif: «Passez par le corridor!» Le général signifiait ainsi qu’il n’entrait pas dans les mœurs de donner accès aux pièces d’apparat aux petits coursiers, aux orphelins qui n’avaient pas encore bien saisi toute l’étendue de leur abaissement de condition, de leur déchéance sociale. Mortifié, Villehardouin fit le détour, pénétra dans ce sombre et froid corridor au fond duquel l’attendait le général qui, avec hauteur et gravité, signa sa fiche sans un mot et sans donner un seul regard au fils de son ami disparu. Les années vont passer, mais Villehardouin n’oubliera pas ce camouflet qu’il regardait comme une véritable trahison.

Quelque vingt ans plus tard, survenaient au Cap les échauffourées de juin 1902. C’étaient le début de la guerre civile qui mènera Nord Alexis à la présidence. À l’encontre des membres de l’intelligentsia de son temps qui, presque sans exception, s’étaient résolument rangés autour de Firmin, Villehardouin s’engagea plutôt dans le parti du ministre de la Guerre, le général Nord Alexis. Après deux jours de combats de rues, les gouvernementaux contraignirent Firmin à abandonner la ville. Le chef du Parti libéral s’embarqua donc pour les Gonaïves à bord de l’aviso la Crête-à-Pierrot, sous la protection des fusiliers-marins de l’amiral Killick. Les firministes se regroupèrent au Limbé pour tenter de couper la route aux troupes de Nord Alexis. Villehardouin avait alors atteint ses trente et un ans et faisait partie de l’état-major de Tonton Nord. L’armée régulière piétinait en face d’un Limbé fortifié par les «rempardés», ces palissades de bois érigées par les firministes selon les instructions des prêtres français de la paroisse. Avant de briser la résistance des rebelles cantonnés dans cette place rendue inexpugnable, il faudra de longues semaines d’un siège cruel et meurtrier. C’est donc à Camp-Yette, non loin de l’Acul-du Nord où Nord Alexis avait établi ses bases que Villehardouin retrouva son vieil ennemi, le général B.

Chaque matin, très tôt, le général B. traversait la place d’Armes du village, entrait dans le quartier-général afin d’examiner les cartes d’état-major exposées aux murs. Témoin de ces manèges, Villehardouin se dit que le général B. lui offrait peut-être l’occasion de tirer vengeance de ce vieil outrage dont il lui gardait encore rancune. Ignorant tout de la qualité des relations existant entre le général B et Nord Alexis, Villehardouin s’enquit auprès de ce dernier de quelle autorité le général B. s’arrogeait le droit de consulter librement les cartes d’état-major et les secrètes combinaisons de batailles. Nord Alexis se montra fort étonné de ces indiscrétions suspectes et donna aussitôt son approbation pour les faire cesser.

Le lendemain matin, dès l’aube, Villehardouin s’installa dans la salle de commandement, aposta deux sentinelles devant la porte et, tout brûlant de ressentiment, attendit son homme. Il le vit bientôt déboucher à l’autre bout de la place publique qui, de son pas pesant et mesuré, avançait en sa direction. Comme il arrivait à la porte et s’apprêtait à la franchir, Villehardouin cria aux factionnaires: «Soldats, croisez fusils!» Le général B. fut alors abruptement arrêté par les deux baïonnettes qui lui interdisaient l’accès de la salle. Décontenancé, confus, le général B. bredouilla à l’adresse des soldats: «Comment? Vous ne me reconnaissez pas? C’est moi, le général B. chaque matin, j’ai l’habitude de venir ici…» Avant qu’il n’eût repris davantage de sa belle assurance, Villehardouin vociféra en direction des deux hommes: «Sentinelles, en cas de rouspétance, fusillez-le!» Cette fois, le général B. s’avoua vaincu. Il décampa effaré, traversa la place en direction opposée lançant de temps à autre un regard épouvanté vers la salle d’état-major.

La guerre civile était alors presque terminée. Le Limbé devait bientôt tomber et Villehardouin Leconte allait entrer triomphant à Port-au-Prince aux côtés du général Nord Alexis. On sait que ce dernier, un dimanche, après avoir assisté à la messe de Saint-Joseph, ordonna à son cocher de franchir la grille du Palais national où il s’installa le plus naturellement du monde en attendant d’être régulièrement élu président de la République par les Chambres législatives. Nord Alexis avait acquiescé à la suggestion de Villehardouin Leconte, son homme lige et futur chef de cabinet qui, alors qu’ils passaient devant le Palais, lui avait soufflé: «Nous goumain tropp pou li. En nous entrer la-dans!» (Nous nous sommes trop battus pour y parvenir. Entrons-y!) Arrivé ainsi au terme de ses espérances, Nord Alexis allait occuper le Palais national et diriger les destinées du pays pendant une période longue de près sept ans.

Comme on sait, Nord Alexis devait céder le pouvoir au général Antoine Simon qui s’était rebellé contre lui. Tous les membres du gouvernement furent donc contraints à l’exil y compris, bien entendu, Villehardouin qui, à ce moment, détenait le poste de ministre de l’Intérieur. C’est ainsi qu’il se retrouva à Paris où il employa le plus clair de son temps à des activités studieuses. C’est là que le rejoignit en 1911 son jeune frère Narsès, député du corps législatif qui avait été, allez savoir pourquoi, condamné à mort par un certain conseil de guerre. À l’avènement de leur cousin Cincinnatus Leconte à la première magistrature de l’État, les deux frères crurent le moment propice pour mettre un terme à leur proscription et retourner au pays. Arrivés à Port-au-Prince, ils se firent un devoir de solliciter un entretien avec le président de la République. Selon la tradition établie, celui qui revenait d’exil devait obligatoirement rencontrer le chef de l’État pour le remercier de sa sollicitude, faire allégeance et, puisque l’exil était considéré comme un temps réflexion, lui suggérer les mesures politiques les plus susceptibles d’améliorer le sort du pays. Le président Leconte était de plusieurs années l’aîné de ses cousins germains qui revenaient d’Europe. Il était un commerçant prospère alors que ces derniers jouaient encore aux billes avec les enfants de leur âge.

Introduit dans les salons du Palais, Villehardouin fut reçu par le président de façon distante et protocolaire. Leconte gardait une dent contre son cousin parce que celui-ci était tout-puissant sous le gouvernement de Nord Alexis au moment du procès de la Consolidation, procès à l’issue duquel il fut lourdement condamné. Répondant sur un ton de circonstance à cet accueil réfrigérant du président, Villehardouin ne pensait qu’à la façon la plus polie d’abréger ce cérémonieux et embarrassant tête à tête avec le chef de l’État lorsque, pour annoncer la fin de l’entretien, celui-ci le pria de lui soumettre les mesures les plus aptes, selon lui, à bonifier les conditions de vie du citoyen et à assurer le progrès national. Villehardouin lui proposa alors d’abolir l’usage du passeport. Il faut savoir qu’à l’époque, l’Haïtien qui voulait se déplacer d’une ville à l’autre, et cela tout particulièrement lors des périodes troublées, devait se munir d’un passeport, d’un laissez-passer en fait, que lui délivrait son commandant militaire d’arrondissement. À défaut de ce fameux sauf-conduit, on ne pouvait voyager dans le pays sans risquer de se faire épingler par la première sentinelle de faction. En entendant la requête, le président resta de marbre, se murant dans le silence et faisant la grise mine. La visite terminée, Leconte lança avec sarcasme à ses collaborateurs: «Tendez causer Villehardouin, non, hein! Voilà un ancien ministre de l’Intérieur qui vient nous réclamer l’élimination des passeports…» Dans les minutes qui suivirent, il passa des instructions à John Laroche, son ministre de la Guerre et de la Marine, pour que soit vérifié, à Saint-Marc, si Villehardouin en route pour le Cap, était détenteur d’un sauf-conduit valide. Au cas où il serait trouvé démuni de cette pièce indispensable, ordre sera donné pour qu’il soit immédiatement appréhendé et dirigé, à pied, vers Port-au-Prince aux fins des suites nécessaires.

Arrivé à Saint-Marc, à mi-chemin donc, c’est avec une malicieuse impatience que l’on demanda à Villehardouin de présenter son passeport. Crânement et sans l’ombre d’une hésitation, il exhiba le précieux document à l’officier du jour. Instruit par l’expérience, Villehardouin savait établir la différence entre les souhaits bien candides du citoyen privé et les dures contraintes de la réalité politique. Aussi avait-il pris sagement le soin de se faire délivrer un passeport avant de se mettre en chemin. Cela lui évita bien des désagréments. Les passeports n’allaient disparaître de nos mœurs que trois ans plus tard, en 1915, à l’arrivée des Marines de l’Occupation américaine.

Une vingtaine années plus tard, après le massacre de 1937, l’opposition nationaliste jugea le moment opportun pour soulever le peuple et chasser Vincent du Palais. Elle choisit pour chef de la conjuration nul autre que le sénateur Villehardouin Leconte. Le 29 octobre 1938, celui-ci entrait à Port-au-Prince juste au moment où le peuple du Bel-Air conduit par des agitateurs s’élançait en direction du Palais aux cris de: «À bas la misère! À bas Vincent!» L’émeute échoua lamentablement. En effet, les manifestants se disperseront dès les premiers hurlements de sirène des voitures de police. Le lendemain, Blucher Carriès et Boileau Méhü, les principaux organisateurs de ces manifestations furent arrêtés et emprisonnés. Au même moment, Villehardouin de même que les sénateurs Ulysse Simon et Joseph Titus, étaient appréhendés pendant que leurs collègues, Edgar Fanfan et Charles Fombrun, étaient recherchés et bientôt destitués pour «leurs activités subversives de l’ordre public».

Villehardouin ne sera gracié et libéré qu’à la fin de 1939. Maintenant septuagénaire, il soupirait après le moment où il pourrait enfin mener une vie pensive et tranquille. Il retourna donc au Cap où il prit la direction de l’École libre de Droit de la ville (*). C’est encore au Cap, au Carénage, qu’il rencontrera Vincent là où celui-ci avait choisi de résider quelque temps après sa présidence. Les deux hommes qui s’étaient bien connus dans leur jeunesse allaient se réconcilier et évoqueront avec une pointe d’amertume le funeste destin qui les avait séparés. Villehardouin Leconte est mort le 31 mai 1952. Il eut droit à des funérailles nationales.

(*) En 1949, au Cap, quand le président Estimé voulut lui décerner une haute décoration à l’occasion de ses noces d’or, Villehardouin refusa mais, en échange, il fit promettre publiquement au président de faire construire l’immeuble qui abrite aujourd’hui l’École de droit du Cap.

Charles Dupuy

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