• Exposition: Les Armes de la Capitale

Les Arts au Cap-Haïtien (Louis J Auguste, MD, MPH)

On a tendance à croire que l’art haïtien date de la création du Centre d’Art à Port-au-Prince par l’Américain Dewitt Peters. D’ailleurs, Dewitt Peters eut à écrire lui-même qu’il n’y avait pas d’art en Haïti. Rien ne saurait être plus faux.

Si nous avons perdu les œuvres datant du temps de la colonie, en raison des Incendies qui ont détruit la ville à plusieurs reprises, nous savons qu’il existait des artistes-peintres au Cap-Français et plus tard au Cap-Haitien. Le genre le plus demandé était les portraits généralement de personnages politiques ou militaires ou encore des riches bourgeois de la ville. Ces portraitistes étaient pour la plupart des Français, mais de plus en plus après l’Indépendance, ils étaient devenus des artistes locaux et nous avons encore quelques-uns de leurs tableaux. Ce style maintint sa popularité même après l’arrivée de la photographie en Haïti vers le milieu du 19e siècle. À l’occasion du centenaire de l’Indépendance d’Haïti, les motifs historiques connurent une grande popularité, particulièrement les différents épisodes de la guerre de l’Indépendance. Puis vint l’Occupation américaine de 1915 qui fouetta l’orgueil national. Les Haïtiens en quête de leur vraie identité face à l’agression étrangère trouvèrent dans le Dr. Jean-Price Mars, lui-même homme du Nord, originaire de la Grande-Rivière-du-Nord, un miroir, une réfection de leur communalité. Suivant ses traces, les indigénistes dénoncèrent le bovarysme trop prévalent dans notre société et nous exhortèrent à embrasser la richesse de notre héritage africain. Loin des images des riches mécènes, les artistes se tournaient vers la paysannerie, les batailles de coqs, les différents moments de la vie de tous les jours en Haïti.

Bien avant ce mouvement cependant, un jeune artiste autodidacte né au Limbé en 1891 avait déjà commencé dès l’âge de treize ans à reproduire sur sa toile tout ce qui lui tombait sous les yeux. C’était Philomé Obin qui s’établit très tôt au Cap-Haïtien et avec ses frères Télémaque et Sénèque, développa un style que l’on vint plus tard à dénommer «Primitif» ou «naïf» et qui se fit connaitre comme l’École du Cap. Nous retrouvons des cérémonies de mariage, d’enterrement, de première communion, de procession de francs-maçons etc. Il fut témoin des nombreuses batailles opposant les Cacos aux forces gouvernementales et immortalisa les chefs de file dans ses œuvres. Le style naïf se caractérisait par ses couleurs fortes, une attention compulsive aux détails, une structure essentiellement bidimensionnelle, des formes géométriques tracées à la règle et à l’équerre et l’utilisation rare de lueurs et d’ombres pour ajouter une troisième dimension à leurs sujets. Ils eurent une grande influence sur l’art de la peinture. Leurs disciples furent nombreux et je cite : non seulement le fils de Philomé, Antoine Obin, mais encore, Laetitia Schutt qui continua sur la même voie même de retour en Allemagne, Jean-Baptiste Jean, Edner Jean, Blaise Saint-Louis et bien d’autres. J’eus la chance de rencontrer et d’interviewer M. Philomé Obin en sa résidence à La Fossette en 1967 alors que j’organisais avec le support des Pères de Sainte-Croix, la première Semaine de la Culture au Collège Notre-Dame. Il me confia quelques tableaux qui furent exposés à l’Auditorium du Collège. J’ai bien connu également son frère Télémaque Obin qui habitait non loin de mes parents, à la Rue 20 au Cap-Haïtien et qui, en plus d’être un artiste peintre, était connu comme horloger.

Presqu’à l’autre extrémité de la ville, travaillait un autre artiste peintre bien connu des Capois. M. René Vincent qui avait son atelier-musée à la Rue 18. Il ouvrait ses portes à tous. Je m’y suis arrêté à maintes reprises après des randonnées sur le boulevard et je souviens bien d’une grande pièce représentant la Bataille de Vertières et que j’ai pu voir progresser, du simple tracé au crayon à l’achèvement de ce tableau magnifique. Cette scène n’était pas sans me rappeler « La Liberté » d’Eugène Delacroix. S’en était-il inspiré ? Nul ne le saura. Voulait-il donner une couleur locale au Romantisme français ? Me Vincent enseignait l’art de la peinture au Lycée Philippe-Guerrier. Il ne fait aucun doute qu’il avait été nécessairement impressionné par les sentiments fortement patriotiques qui prévalaient en cette institution et qui étaient prônés par les trois mousquetaires comme on les dénommait, Louis Mercier, Luc Grimard, Christian Werleigh et par mon père Emile Auguste, qui y a enseigné l’Histoire d’Haïti. M. Vincent a formé toute une génération de jeunes artistes. Lui aussi, il avait commencé à peindre bien avant l’arrivée de Dewitt Peters. On doit cependant reconnaitre que ce dernier peut-être attira l’attention du monde sur la peinture haïtienne. Aujourd’hui, nous retrouvons les œuvres de ces deux pionniers dans les plus grands musées que ce soit à New York ou à Paris.

En passant, citons les noms de Seymour Bottex, Alfred Altidor, Gary Channel, André Blaise et tant d’autres qui ont représenté ou continuent de représenter le Cap-Haitien dans le domaine de la peinture.

Le Théâtre

Dans le domaine du théâtre, le Cap a connu des hauts et des bas. Les ministres de Louis XIV s’étaient avérés de bons visionnaires quand ils décidèrent de transformer la base de pirates, flibustiers et boucaniers en une ville destinée à devenir le point de départ de sa plus riche colonie. Une bourgeoisie terrienne s’établit, mêlée à de riches flibustiers fatigués de parcourir les mers et à des nobles sans fortune en quête de redorer leur blason. Au milieu du XVIIIe siècle, le niveau de culture dans la colonie était assez élevé. Les idées et les modes préconisées en France faisaient écho dans la colonie. Le Cap était doté d’une salle de spectacle de grande qualité qui pouvait accommoder une audience de 1500 personnes. Les troupes d’acteurs venaient régulièrement donner des représentations qui étaient très prisées, dans les genres de vaudeville, de comédies musicales, de drames populaires, aussi bien que les classiques de Molière ou de Racine. Parfois ces comédiens français séjournaient trois à quatre ans à Saint-Domingue et les autres îles de la Caraïbe.

La période mouvementée qui s’ensuivit et qui aboutit à la création de l’état haïtien était peu propice à l’art et à la culture, sinon qu’à la célébration de l’héroïsme de nos ancêtres. En 1825, la France reconnait l’Indépendance d’Haïti et en 1842, Boyer signe le Concordat avec le Saint-Siège, livrant aux anciens colonisateurs le soin d’éduquer notre jeunesse. Les troupes de la Comédie française reprirent la route vers l’ancienne colonie et jusqu’à la mi-20e siècle, la Comédie Française et la Compagnie Jean Gosselin passait par le Cap-Haitien au cours de leurs tournées en Amérique. Ces représentations se faisaient presqu’exclusivement à la Salle Paroissiale, où je me rappelle avoir assisté au « Malade Imaginaire » de Molière, comédie présentée par la Compagnie Jean Gosselin. Cette passion pour la culture était partagée par les maîtres à penser de l’époque. Christian Werleigh nous laissa sa tragédie en cinq actes intitulée « La mort couronne » et un peu plus tard Claude Vixamar présentait son drame historique « Les briseurs de chaines ». Les jeunes Capois se mêlaient de la partie. Des pièces de théâtre étaient interprétées souvent lors des graduations. Ainsi les étudiantes de l’École des Infirmières du Cap choisirent de mettre en scène la pièce de Racine, «Esther» dans laquelle j’interprétai le rôle d’Assuérus face à la Reine Esther, jouée par Melle Gladys Toussaint. Le théâtre national était à l’honneur et les jeunes Capois, nourris de la sève patriotique et par le mouvement indigéniste, prenaient l’initiative de créer dans les années 60, plusieurs clubs socio-culturels. Je me souviens particulièrement des Cercles L’Essor et L’Élan. Ainsi à cette même époque, j’ai eu le plaisir d’assister à la représentation de la pièce de Félix Morisseau-Leroy « Wa Kreyon », une adaptation, non pas une traduction créole, de la tragédie de Sophocle et de Jean Anouilh, « Antigone ».

Par la suite, avec la disparition des salles de spectacle et la fermeture pour rénovation de la Salle Paroissiale, les représentations théâtrales se déroulèrent à l’Auditorium du Collège Regina ou à celui du Collège Notre-Dame. La construction de l’élégant édifice de Versailles, à l’emplacement de l’ancienne propriété des époux Menuau, relança les activités culturelles, mais ce n’était pas pour bien longtemps. En février de l’année 2020, un comité de jeunes avait annoncé la réouverture de Versailles. Malheureusement, tout a été depuis mis en veilleuse, à cause de la Pandémie qui sévit à travers le monde. Il faut signaler également que l’archevêché du Cap-Haitien a annoncé un projet ambitieux de construction d’une nouvelle salle moderne, à la place de l’ancienne Salle Paroissiale. Les maquettes artistiques de l’architecte nous font déjà rêver d’un avenir prometteur pour la ville.

La littérature

Les Capois ont aussi fait des contributions exceptionnelles dans la poésie, le roman et l’histoire. En poésie, Oswald Durand se passe d’introduction, ce roi de la concupiscence et de l’hédonisme qui a à jamais immortalisé une beauté capoise du nom de Choucoune et a bercé notre peuple par l’élégance et le rythme de ses vers, ce qui lui a valu le titre de barde national.

Dans le roman, le Cap est bien représenté par Jean-Baptiste Cinéas, auteur d’une trilogie de roman paysan : «Le drame de la terre», «La Vengeance de la terre» et «L’Héritage sacré». Il faut aussi mentionner Marc Verne qui nous a laissé «Marie Villarceaux».

Pour ce qu’il s’agit de l’Histoire, il faut citer l’œuvre incroyable de recherche du General Alfred Nemours Auguste qui a profité de ses activités diplomatiques en Europe pour recueillir et sauvegarder pour la postérité une montagne de documentation, facilitant ainsi la tâche à tous ceux qui voudraient continuer sur ses traces. Marc Péan et Vergniaud Leconte ont aussi consigné la tradition orale recueillie de première ou de deuxième main de témoins oculaires des faits qu’ils nous rapportent. Je ne saurais passer sous silence le travail d’un Français, Monseigneur Jean-Marie Jan qui a aussi fait un travail monstre de documentation, réuni sous le titre de « Collecta ». L’ouvrage en multiples tomes retrace l’histoire religieuse de la ville, entrecoupée de faits historiques, un véritable puits intarissable d’information. Malheureusement, la copie que possédait mon père a été dévorée par les termites et il est impossible de trouver l’ouvrage sur le marché. L’Archevêché du Cap ferait une contribution exceptionnelle à toute la communauté s’il faisait rééditer ce document si important pour les Capois ou tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du pays.

Comment terminer le segment sur les arts sans mentionner la musique et les musiciens du Cap. La musique a toujours fait partie de la vie mondaine ou culturelle du Cap. Les Français bien sûr importèrent leur menuet et leur quadrille mais le plus souvent les bals étaient animés par des ensembles composés d’esclaves qui y apportaient leur empreinte originale. Il faut compter aussi avec l’apport africain, surtout dans le domaine de la percussion et le tambour servit non seulement comme un instrument de socialisation des esclaves mais aussi un instrument de libération. Au vingtième siècle, la musique occupe encore une place privilégiée dans la culture capoise. Une bonne éducation n’était pas complète sans une formation musicale et les parents référaient leurs jeunes à des musiciens bien connus de la ville pour leur inculquer des notions de violons ou de pianos. Mme Liliane Guillaume Sam et Me Henri Etienne me viennent vite à l’esprit. Ces maitres eux-mêmes se mettaient ensemble pour satisfaire les goûts et les besoins artistiques de leurs concitadins. L’Orchestre Philarmonique du Cap composé d’amateurs talentueux offrait des prestations de grande qualité. Les écoles assumaient aussi un rôle dans cette formation musicale. Sylvie Michel (1) nous a déjà parlé du concert dominical qu’offrait la fanfare de l’Armée d’Haïti et qui constituait un rendez-vous incontournable pour tous les jeunes de la ville. La fanfare du Collège Notre-Dame eut le privilège d’assurer un de ces concerts dominicaux.

En dépit de l’instabilité politique et du marasme économique qui sévissent dans le pays, il fait plaisir de voir de plus en plus d’écoles offrir à leurs élèves l’opportunité d’apprendre la musique et d’arriver à une tête, non seulement bien pleine, mais aussi bien faite.

Notes : Voir aussi Sylvie Obas Michel : Télé-Solidarité, Deuxième émission sur le 350e anniversaire de la Ville du Cap-Haïtien
Sources : Louis J Auguste, MD, MPH, août 2020

Mots-clés: Cap-Haïtien, Culture, Arts et spectacles, Philomé Obin, Centre d'art, Peinture haïtienne, René Vincent, Littérature, Théatre

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