Histoire

Vieilles maisons, vieux papiers (Charles Dupuy)

Celui qui fut consul d’Haïti à Bordeaux à la fin des années 1940, Me Zachée Fouché, aimait raconter cette très étonnante aventure qu’il a vécue dans cette charmante ville française. Comme on sait, Bordeaux, Nantes et La Rochelle figurent parmi les ports ayant eu le plus d’échanges commerciaux avec la défunte colonie de Saint-Domingue. Ce simple fait laissa présager au consul Fouché qu’il ne serait peut-être pas impossible que survécût, même après plus d’un siècle de séparation, quelques vestiges de ces intenses rapports marchands. C’est ainsi qu’au terme de ses patientes recherches, Zachée Fouché eut l’heureuse fortune de rencontrer à Bordeaux les légataires de Gragnion Lacoste, les descendants de Toussaint Louverture. Quand le consul haïtien alla leur faire l’hommage d’une petite visite, les membres de cette famille s’empressèrent de sortir du coffre où ils l’avaient enfouie, la superbe montre ayant appartenu à leur ancêtre et qu’ils conservaient bien jalousement, de père en fils, depuis des générations. Le consul Fouché ne leur cacha pas l’intérêt que cette précieuse relique pourrait représenter pour le peuple haïtien, et parvint à convaincre les héritiers de Toussaint de la vendre à la République d’Haïti. Sans jamais préciser le prix qui emporta leur consentement, Maître Fouché laissait néanmoins sous-entendre que les descendants du gouverneur ne voulurent se départir de leur héritage que moyennant une somme assez élevée pour faire taire tout repentir.

Le consul Fouché écrivit donc un rapport détaillé sur ses démarches au département des Affaires étrangères et attendit. Profitons de ce moment pour mentionner que Me Zachée Fouché était un enseignant, un avocat inscrit au barreau du Cap-Haïtien, que lui et le président haïtien de l’époque, Dumarsais Estimé, s’étaient connus lorsqu’ils étaient camarades de classe au lycée Pétion et, bien entendu, les deux hommes étaient restés en excellents rapports d’amitié. Au bout d’un certain temps, la valeur que réclamaient les détenteurs de la montre ayant appartenu à Toussaint Louverture était enfin expédiée au consul d’Haïti à Bordeaux. Lorsque muni de la somme convenue, Zachée Fouché se présenta chez les descendants du grand homme, il eut la désagréable surprise d’apprendre qu’ils venaient tout juste de vendre ce trésor au gouvernement dominicain. Le consul ne dissimula pas son amère déception aux héritiers qui plaidèrent les circonstances atténuantes: ils ignoraient, à ce qu’ils prétendaient, que l’ancienne colonie de Saint-Domingue avait donné naissance à deux États séparés et indépendants. Quoi qu’il en soit, c’est Rafael Leonidas Trujillo y Molina qui goûta à l’ineffable bonheur de mettre la main sur la montre de Toussaint Louverture.

N’est-il pas curieux que le dictateur dominicain ait été informé des discrètes tractations qui se déroulaient entre le consul d’Haïti et la postérité de Toussaint dans la lointaine ville française de Bordeaux? Qu’il fût mis au courant du montant convenu entre les parties ne peut s’expliquer autrement que par la présence d’un espion dominicain au ministère des Affaires étrangères d’Haïti. Cet agent de Trujillo aura intercepté la correspondance du consul, en aura informé son maître, lequel en fit son meilleur profit.

Dans le même ordre d’idées, je vous entretiendrai des surprenantes aventures d’un cordonnier de bonne renommée qui répondait au nom de Coridon Desnoyers. Ce dernier vécut toute son existence au Cap-Haïtien où son excellente réputation de bottier lui assurait la fidélité d’une clientèle aussi nombreuse que distinguée. Avide de connaissances, cet artisan autodidacte se tenait étroitement informé des progrès de son art dans les revues spécialisées en provenance de Paris et se spécialisa au fil des ans dans la fabrication de prothèses articulées. Il participa à l’exposition internationale de Santo-Domingo de 1935 où la jambe de bois qu’il exposa lui valut une médaille d’or sans compter les élogieuses félicitations du jury. De retour dans son atelier, Coridon Desnoyers exposa fièrement à la vue des clients et des curieux sa médaille, son diplôme ainsi qu’une grande photographie dédicacée du dictateur dominicain, Rafael Leonidas Trujillo y Molina. (Signalons que cette photo fut spectaculairement déchirée par le citoyen Rameau Bernard qui, juste après la tuerie des Haïtiens organisée par Trujillo en 1937, fit irruption dans la boutique de Coridon, enleva la photo de son cadre et, solennellement, la réduisit en miettes. Naturellement Coridon alla porta plainte aux autorités, mais l’affaire fut classée sans suite.) On prétendait souvent que Trujillo avait proposé à Coridon d’aller s’installer de l’autre côté de la frontière, mais que celui-ci, bon patriote, avait préféré résister aux tentantes propositions du dictateur dominicain.

Tout cela pour vous dire qu’il existait un autre objet de curiosité, il serait plus juste de dire un pur joyau, qui se trouvait également exposé dans l’atelier de Coridon Desnoyers. Il s’agissait d’un tableau de grande dimension représentant le palais de Sans-Souci peint par un artiste haïtien de l’époque. Le tableau en question était en effet de la main d’un des élèves de Maître Evans. Evans est ce peintre d’origine anglaise qui s’était installé précisément à Sans-Souci où, à l’instigation du Roi, il ouvrit une école de peinture qu’il dirigea jusqu’à la chute de la monarchie. Une des toiles sorties de l’institution royale, après avoir survécu aux révolutions, aux séismes, aux incendies, aux inondations et à tous les fléaux qu’il est possible d’imaginer, se trouvait paisiblement accrochée dans l’atelier de Coridon Desnoyers. Il n’était pas rare qu’une personne avisée entrât discrètement dans la boutique de Coridon juste pour admirer le majestueux chef-d’œuvre resplendissant dans son antique encadrement doré.

Peu de temps après son accession à la présidence, le docteur François Duvalier dépêcha au Cap-Haïtien une commission chargée de faire l’acquisition de cette peinture représentant le palais royal de Sans-Souci et que les amateurs et des gens avertis prétendaient digne des plus grands musées. Coridon qui était alors un homme passablement âgé, ne cacha pas sa surprise et son enchantement aux membres de la commission qu’il se fit une joie de recevoir dans sa modeste demeure. De leur côté, ces messieurs ne voulurent pas garder longtemps secret l’objet de leur visite et demandèrent à voir l’inestimable trésor dont Coridon Desnoyers était l’heureux détenteur. Coridon leur apprit que le tableau n’était plus en sa possession, qu’il ne lui avait d’ailleurs jamais appartenu, son véritable propriétaire étant un professeur de grec, Onéciphore Dugué, lequel l’avait laissé dans son atelier dans la généreuse intention d’en faire profiter le grand public. Quant au tableau, il avait disparu de la circulation depuis que ses propriétaires avaient, selon toute apparence, cédé à l’offre alléchante d’un riche amateur d’art. Lorsque les commissaires voulurent connaître l’identité de ce très riche amateur d’art qui les avait précédés, Coridon éprouva un plaisir quelque peu sarcastique en leur faisant savoir qu’il s’agissait très probablement de... Trujillo.

Dans le courant des années 1950, il n’était pas rare de voir, sur la route de Milot, les petits étalages de curiosités hétéroclites qu’offraient les habitants de l’endroit aux touristes étrangers se rendant visiter la citadelle. Les chauffeurs-guides ne manquaient jamais de s’arrêter devant la maison d’une dame presque centenaire qui, elle, ne vendait que des objets de valeur. Il s’agissait d’authentiques pièces de la vaisselle royale marquée des armoiries de la monarchie. On peut se demander comment cette femme était devenue la détentrice de cette panoplie d’assiettes, de tasses et de soucoupes qu’elle échangeait pour quelques misérables dollars aux touristes américains. Il faut se rappeler qu’après le suicide du Roi, tous les palais royaux avaient été saccagés. Tous les objets d’art, couronnes, tableaux, bibelots, meubles, pièces d’argenterie, faïences, livres, tapisseries avaient été emportés par les brigands.

D’après Vergniaud Leconte, «Le pillage du Palais de Sans-Souci commença sitôt après le départ du corps du Roi, par les hommes de garde restés pour la surveillance. [...] Les bijoux de la famille royale, de grande valeur intrinsèque et de toute beauté artistique, devinrent la proie des pillards; ces objets furent en grande partie façonnés à l’orfèvrerie de Sans-Souci dont M. Gaboton fut le directeur. [...] Karl Ritter dit à propos du pillage du palais de Sans-Souci: “Partout on rencontrait des couronnes royales dorées parmi lesquelles il y en avait de si grosses qu’on ne pouvait les soulever”». (V. Leconte, Henri Christophe dans l’Histoire d’Haïti, p.427) On a donc toutes les raisons de penser que notre vendeuse de vaisselle royale tenait son butin du pillage auquel se serait livré un de ses lointains ancêtres. Quand, enfin alarmés, certains collectionneurs haïtiens tentèrent d’approcher la vénérable dame, celle-ci feignit de ne pas du tout comprendre de quoi on l’entretenait. Déçus, ils se firent une raison en pensant que les dernières pièces de la précieuse vaisselle royale étaient ainsi parties aux quatre vents.

Charles Dupuy

Références

Vergniaud. Leconte, Henri Christophe dans l’Histoire d’Haïti, Paris, Éditions Berger-Levrault, 1931. p.427.

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