• Exposition: Les Armes de la Capitale

Cambriolage nocturne à la rue Saint-Joseph (Charles Dupuy)

La scène que je vais vous raconter s’est déroulée au début des années 1960 dans la ville du Cap-Haïtien.

Quelques amis se trouvaient réunis entre gens de bonne compagnie et devisaient de choses et d’autres quand ils en vinrent à estimer la valeur en capital des bourgeois les mieux nantis de la ville. En apprenant que l’un de ceux-là se trouvait en vacances à la campagne et que sa maison située à la rue Saint-Joseph (rue-13) était alors inoccupée, ils décidèrent d’un commun accord d’aller chercher le coffre-fort où l’avaricieux cachait sa fortune. Il était aux environs de minuit quand ces messieurs mirent l’opération en branle. Dans le but d’éloigner les curieux, un lieutenant de police qui faisait partie du groupe et en avait résolument pris la tête, posta un policier à la rue Espagnole avec la mission de détourner les automobilistes tentés d’emprunter la rue 13. À cela, on ajouta quelques panneaux interdisant la circulation automobile dans le secteur pendant que ces messieurs entraient par effraction dans la maison déserte du vieil harpagon, s’emparaient du coffre-fort tant convoité et, l’opération terminée, disparaissaient dans la nuit.

Quand nos cambrioleurs improvisés ouvrirent le coffre-fort, au lieu des entassements de billets verts et de pièces d’or auxquels ils s’attendaient, ils découvrirent des liasses de feuilles de papier. C’étaient les actes de vente à réméré ou des prêts hypothécaires, autrement dit des propriétés que l’usurier destinait à la saisie, à faire entrer dans son patrimoine en cas de défaut de paiement des emprunteurs. Comme ces documents étaient inutilisables et donc dénués de toute valeur, nos hommes eurent la brillante idée d’échanger le coffre contre de l’argent, autrement dit de demander à leur victime d’acheter le précieux bien qu’ils lui avaient dérobé et gardaient en leur possession.

Signalons ici qu’en apprenant son malheur, le vieux grigou, désespéré, s’était si violemment frappé la tête contre un mur que l’on pensa, assez justement d’ailleurs, qu’il voulait s’ouvrir le crâne. On rappela alors en ville comment l’homme n’était qu’en culottes courtes que déjà il commençait sa carrière de fesse-mathieu. On se souvint, par exemple, qu’il eut à prêter contre intérêt une petite somme d’argent à un tailleur de son voisinage et comme celui-ci tardait un peu trop à lui remettre son argent, il s’était, d’un vif mouvement, emparé des ciseaux de l’artisan lequel, privé de son outil de travail, fut réduit à restituer illico la somme empruntée au garçonnet. Garçonnet qui, devenu adulte, comptera, comme de raison, parmi les hommes les plus avaricieux, les plus cupides et les plus antipathiques de la ville.

En attendant, ceux qui s’étaient emparé du coffre-fort allèrent trouver l’évêque du diocèse, Mgr François-Albert Cousineau, pour qu’il leur serve de négociateur dans l’affaire. Doté d’un grand sens du théâtre et de la communication, Mgr Cousineau fit aussitôt lire à la radio un message pastoral dans lequel il fit appel au sens chrétien des cambrioleurs à qui il offrait ses services afin qu’ils puissent restituer en toute discrétion le coffre-fort qu’ils avaient subtilisé à son propriétaire. On ne saura jamais quelle somme d’argent le fieffé vautour remit à l’évêché afin de récupérer son bien. On sait seulement que ce fut un assez gros montant pour combler d’aise nos larrons qui empochèrent leur magot et disparurent dans la nature. L’évêque fit alors publier un communiqué triomphant pour annoncer au public que son appel avait été fort heureusement entendu par ces quelques fils de la ville qui, un moment égarés, avaient rendu le coffre-fort à son légitime propriétaire et qu’ainsi, à la satisfaction générale, tout était rentré dans l’ordre et la règle.

À l’exception de l’officier sur lequel pesaient de très lourds soupçons qui entraînèrent son renvoi de l’armée et son départ définitif pour l’étranger, on ne sut jamais le nom de ses complices et personne ne fut interrogé par les autorités policières chargées de l’enquête. Le plus complet mystère plane encore sur cette affaire troublante et l'énigme ne sera sans doute jamais résolue. En ce sens, on peut dire que le cambriolage de la rue Saint-Joseph au Cap-Haïtien aura été une opération parfaitement réussie.

Charles Dupuy, Coin de l'histoire

Crédit photo : ©Alain Bell, Juillet 2022

Mots-clés: Cap-Haïtien, Cambriolage, Monseigneur François-Albert Cousineau, coffre-fort, Rue Saint-Joseph (rue 13), Années 1960

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