L’École du Sacré-Cœur des Filles de Marie : un siècle d’éducation des filles au Cap-Haïtien (Compilation Tet Ansanm pou Okap)
L’École du Sacré-Cœur des Filles de Marie, au Cap-Haïtien, a célébré en 2025 son 100e anniversaire. Cette célébration, tenue le dimanche 29 juin 2025, à l’église du Sacré-Cœur du Cap-Haïtien, est l’occasion de revenir sur l’histoire d’une institution où plusieurs générations de jeunes filles ont reçu leur éducation et qui occupe une place importante dans la mémoire sociale et urbaine du Cap-Haïtien.
Des Filles de Marie de Louvain aux écoles haïtiennes
L’œuvre des Filles de Marie Paridaens, religieuses originaires de Louvain en Belgique, communément appelées au Cap-Haïtien les “Sœurs belges”, trouve son origine à Louvain (Leuven), au début du 19e siècle, autour de Marie-Thérèse Paridaens (1797-1876). Dès ses débuts, cette communauté s’est consacrée à l’instruction et à la formation des jeunes filles. Tout au cours du 19e siècle, elle se développe en Belgique et forme des religieuses enseignantes. C’est justement leur vocation éducative qui les conduira finalement bien au-delà de leur pays d’origine, notamment en Haïti.

Leur arrivée en Haïti résulte d'une démarche haïtienne. Selon le récit conservé par la congrégation, le diplomate haïtien Riboul de Pescaye, représentant d’Haïti en Belgique, aurait découvert le travail des élèves des Filles de Marie lors d’une exposition en Belgique. Impressionné notamment par la qualité de leur formation pratique — couture, broderie et arts appliqués — il se rendit à Louvain pour rencontrer les religieuses. À son retour, il aurait recommandé au gouvernement haïtien de faire appel à leur expérience. Dantès Bellegarde apporte une précision institutionnelle importante : il indique que les Filles de Marie furent appelées directement par le Gouvernement haïtien, à l’initiative de Tertullien Guilbaud, alors ministre de l’Instruction publique. C’est ainsi qu’une démarche diplomatique aurait contribué à faire connaître leur œuvre aux autorités haïtiennes, puis le gouvernement aurait officiellement fait appel à la congrégation.
1913 : Élie-Dubois et une nouvelle conception de l’éducation des filles
Les Filles de Marie Paridaens arrivent en Haïti le 17 octobre 1913. Appelées par le gouvernement haïtien à participer au développement de l'éducation des filles, leur première grande mission fut l'École professionnelle Élie-Dubois à Port-au-Prince, ouverte en décembre 1913.
Cette mission ne consistait pas uniquement à dispenser une instruction religieuse. Elles avaient notamment à contribuer à la formation professionnelle des jeunes filles et à préparer des institutrices capables d’enseigner les travaux manuels dans les écoles de filles de la République. Cette mission est importante dans l’histoire de l’éducation haïtienne. L'objectif était particulièrement novateur pour l'époque : donner aux jeunes filles non seulement une instruction générale, mais également une formation leur permettant d'exercer un métier et de gagner leur vie.
Dantès Bellegarde décrit précisément cette double mission : former des jeunes filles à un métier et préparer des enseignantes capables d'enseigner les travaux manuels dans les écoles de filles de la République. Le programme comprenait notamment couture, broderie, cuisine, économie domestique, horticulture et d'autres formations pratiques ». Dans le contexte du début du XXᵉ siècle haïtien, donner aux jeunes filles une formation professionnelle et la possibilité d'acquérir une autonomie économique constituait déjà un changement important.
L’œuvre des Filles de Marie va rapidement s’étendre au-delà de la capitale.
De Port-au-Prince à La Fossette
L'État haïtien ayant constaté les compétences pédagogiques des religieuses, celles-ci furent sollicitées pour créer ou diriger d'autres établissements. Les sources historiques mentionnent notamment des écoles au Bel-Air, à La Fossette au Cap-Haïtien, à la Vallée-de-Jacmel, Pilate, Verrettes, Plaisance, Belladère, Saintard et Laborde.
Le réseau des Filles de Marie Paridaens s'est ainsi progressivement développé. Une organisation belge qui soutient aujourd'hui leurs projets en Haïti indique que, plus d'un siècle après leur arrivée, plus de vingt écoles sont liées à leur œuvre, avec des niveaux allant du préscolaire au primaire, au secondaire, aux techniques, au professionnel et à la formation pédagogique.
Leur présence au Cap-Haïtien fait donc partie d'une histoire beaucoup plus longue de l'éducation féminine qui a participé à la construction sociale et culturelle du Cap-Haïtien.
La Fossette : une grande école de filles au milieu du XXe siècle

L’année 1925 est aujourd’hui associée à la fondation de l’école de La Fossette et constitue le point de départ du centenaire célébré en 2025. En effet, à La Fossette, cette présence religieuse et éducative prend place dans un quartier populaire du Cap-Haïtien; l'École du Sacré-Cœur, dirigée par les Filles de Marie, s’installe aux rues 2K. À La Fossette, l'histoire de cette école rejoint celle du quartier : l'arrivée des Filles de Marie au début du XXᵉ siècle ouvre une page importante de l'histoire de l'éducation, particulièrement de l'éducation des filles. Ici, l’école devient ainsi non seulement un lieu d’apprentissage, mais aussi un espace de transmission, de formation et d’émancipation sociale. Cela permet de mieux comprendre leur importance dans l'histoire sociale du Cap-Haïtien : elles ont contribué à élargir l'accès des jeunes filles à l'éducation, à une époque où les possibilités de formation féminine étaient beaucoup plus limitées.
Un document particulièrement précieux est le numéro de février 1951 de la revue Marie, conservé par Bibliothèque et Archives nationales du Québec qui décrit les institutions religieuses du diocèse du Cap-Haïtien et mentionne :
- les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, avec une école pour filles d’environ 800 élèves ;
- les Filles de Marie (Belgique), avec une école primaire d’environ 450 filles ;
- les Filles de la Sagesse, notamment présentes auprès de l’hôpital et de l’évêché.
Ces chiffres témoignent de l’importance prise par l’enseignement féminin au Cap-Haïtien au milieu du XXe siècle et, en particulier, de l’ampleur de l’œuvre scolaire des Filles de Marie. Leur école primaire d'environ 450 filles n’est donc pas manifestement une petite école de quartier. C'était une institution éducative importante pour les jeunes filles de ce quartier du Cap-Haïtien.
Les souvenirs des anciennes élèves
Des milliers de jeunes filles ont ainsi pu fréquenter cet établissement lié à cette œuvre éducative. Elle est aussi une mémoire faite de noms, de visages, de maîtresses, d’élèves, de familles, de cérémonies, de diplômes et de générations.
Les souvenirs de Claudette Eyma Duvivier qui fréquenta cette école de 1948 à 1957, sont précieux. Pour elle, cette école accordait priorité aux enfants des familles modestes de ce quartier populaire et diverses mesures mises de l’avant, la gratuité des livres scolaires, l’établissement d’une cantine scolaire sont au cœur de l’adaptation de l’école au quartier. La discipline, la recherche de l’excellence, le sport, les arts ménagers pratiques, le théâtre et surtout l’importance du chant sont autant d’éléments dont elle se rappelle avec émotion et reconnaissance de cette école.
À son époque, l’école était une école primaire comptant environ 450 filles réparties en 9 classes. Le corps professoral réunissait des professeurs laïques et des religieuses haïtiennes. Seule la directrice générale était d’origine belge. Il faut croire que les religieuses belges de l’école d’origine avaient été remplacées par des religieuses haïtiennes.
Pour Jeanne Marie Mathieu, l’École du Sacré-Cœur à La Fossette brillait par la qualité de son enseignement. Elle était fréquentée par des étudiants de toutes les classes sociales. Lors des examens officiels les lauréates venaient souvent de cette institution.
On développait chez les élèves le respect de soi et des règles.
Je garde, dit-elle, des souvenirs des plus agréables, d’une religieuse, en troisième année du brevet. Elle m’a aidée à développer en moi la fierté de soi, à reconnaître mes talents, mes qualités.... Le côté humain, la générosité sont en commande dans cette institution.
J’ai obtenu une bourse afin de poursuivre mes études à l’école normale, d’Elie Dubois à Port au Prince.
« TOUTE UNE VIE AVEC LES SŒURS FILLES DE MARIE PARIDAENS »
À la rue 2 J-K se situait l’ Église du Sacré-Cœur, à son côté latéral sud, un établissement appelé : Lekòl ‘’ MÈ BÈJ’’, MÈ SAKRE KÈ’’. Oui, Mè Bèj c’est ainsi qu’on appelait les sœurs qui dirigeaient cet établissement primaire, public, pour les filles. Mais le vrai nom des sœurs de cette congrégation est : LES FILLES DE MARIE PARIDAENS. Cette congrégation est fondée en Belgique d’où l’appellation ‘’,Mè Bèj’’.
Que de souvenirs ! Ma première Supérieure de cette école s’appelait Sœur Marie Sylvie, une Belge assez âgée à mes yeux car j’avais 6 ans en 1952. J’ai commencé ‘’ Kay Mè Bèj’’en classe enfantine 1 jusqu’au Brevet élémentaire au Cap-Haïtien, puis 4 ans à l’école normale Elie Dubois comme étudiante et 2 ans comme professeure dans ce même établissement. TOUTE UNE VIE AVEC LES SŒUR FILLES DE MARIE PARIDAENS !
Je n’ai eu que de bons et beaux souvenirs de mon enfance, mon adolescence et de vie adulte avec les Sœurs des Filles de Marie. Au Cap, l’école se situe à la Fossette, zone dite défavorisée et la clientèle, des enfants à parents de faibles revenus. Nous ne sentions pas de différence entre nous. Les sœurs aidaient discrètement les familles démunies. Plusieurs élèves de ces familles brillaient en classe et recevaient des bourses pour poursuivre leurs études après leur brevet élémentaire.
Certaines sœurs ont marqué ma vie par leur générosité, leur droiture, leur douceur, leur bonté leur compassion, leur rigueur et leur sens de partage. Telles, Sœur Marie Xavérie, notre deuxième supérieure au Cap qui a créé la section du Brevet élémentaire, Sœur Florence, Sœur Henriette notre 3ème supérieure, Sœur Martha, Sœur Angélique, Sœur Suzanne etc…
Plusieurs d’entre nous grâce à Sœur Xavérie, Sœur Henriette et d’autres, tenant compte de notre performance ont pu obtenir des bourses pour aller étudier à l’École normale Elie-Dubois à Port-au-Prince comme pensionnaires.
Elles ont fait la différence au Cap en acceptant toutes les petites filles de la ville du Cap dans leur établissement, favorisées ou non. Une école non élitiste.
Nous avions eu des professeures capoises exceptionnelles, des normaliennes sortant pour la majorité de l’École normale d’Elie-Dubois et plus tard de l’École normale des Sœurs de l’Immaculée Conception de « Kenp » , une zone du Bel-Air au Cap-Haitien.
Nous avions eu une formation religieuse solide, entourées de personnes de cœur, de compassion et d’entraide. Une section professionnelle de coupe, de couture, de broderie et d’arts ménagers était créée pour permettre aux jeunes qui avaient des difficultés d’apprentissage d’apprendre un métier. Sœur Anselme, Sœur Grégoire et après Sœur Angélique dirigeaient cette section.
Toute mon éducation est faite par ses sœurs, près de 18 ans de ma vie, comme élève et comme professeure. Je suis très reconnaissante et très fière de la formation reçue dans leurs deux écoles, au Cap-Haitien et à Port-au-Prince.
Marie Jocelyne Préval Pierre, Ottawa, 5 septembre 2026
De l’école primaire à une école secondaire
Au cours de son histoire, l’École du Sacré-Cœur des Filles de Marie a progressivement élargi sa mission. Créée à l’origine pour assurer principalement l’éducation des jeunes filles au niveau primaire, elle est devenue au fil des années un établissement offrant également l’enseignement secondaire.
Cette évolution constitue une étape importante dans l’histoire de l’institution. Elle permet aux jeunes filles de poursuivre leur parcours scolaire au sein du même établissement, au-delà de l’enseignement primaire, et témoigne de l’adaptation de l’œuvre éducative des Filles de Marie aux besoins grandissants de la population scolaire du Cap-Haïtien.
L'école continue de se distinguer dans la recherche de l’excellence. En 2016-2017, le ministère haïtien de l'Éducation nationale recense : « École du Sacré-Coeur Filles de Marie — Cap-Haïtien » avec 46 candidats au baccalauréat et 46 admis, soit 100 % de réussite cette année-là. (HaitiLibre.com). Plus récemment, en 2022, une élève de l'École du Sacré-Cœur dirigée par les Filles de Marie, Sara Djuna Charles, figurait parmi les dix finalistes d'un concours national du Centre Muse Haïti, aux côtés d'élèves provenant de plusieurs institutions réputées du pays. Ce concours s’adressait aux élèves du nouveau secondaire II au nouveau secondaire IV et vise à offrir aux jeunes l’opportunité de s’exprimer sur le rôle de la jeunesse dans la construction de la démocratie en Haïti.
Smartschool : une école tournée vers le numérique
Une source scolaire récente permet également de documenter l’évolution contemporaine de l’École du Sacré-Cœur du Cap-Haïtien. La plateforme Smartschool lui consacre une étude de cas et l’identifie comme une institution des Filles de Marie (FDM). L’École du Sacré-Cœur figure également parmi les institutions affiliées et les projets réalisés présentés sur le site de Smartschool. La fiche consacrée à l’établissement indique une collaboration d’une durée de cinq ans. (Smart School)
Cette collaboration témoigne d’une nouvelle étape dans l’histoire de l’institution. Après avoir consacré pendant un siècle une part importante de son œuvre à l’éducation des jeunes filles, l’établissement s’inscrit aujourd’hui dans un environnement scolaire marqué par la transformation numérique de l’éducation.
Smartschool, est une plateforme scolaire numérique développée par la société belge Smartbit, fondée en 2003. Elle facilite la communication et la collaboration entre les écoles, les enseignants, les élèves et les parents et propose notamment des outils d’administration scolaire, d’apprentissage en ligne, d’évaluation, de suivi des élèves et d’analyse des données. Le site officiel de Smartschool indique qu'une école secondaire francophone sur cinq utilise aujourd'hui la plateforme. (Smartschool)
La présence de l’École du Sacré-Cœur sur cette plateforme constitue ainsi un intéressant prolongement de son histoire : d’une école fondée au début du XXe siècle pour contribuer à l’éducation des filles à une institution qui, un siècle plus tard, utilise les outils numériques contemporains de communication, d’apprentissage et de gestion scolaire.
Cette évolution permet de relier la mémoire historique de l’établissement à son présent et montre que le patrimoine éducatif n’est pas seulement constitué de bâtiments, de photographies et de souvenirs : il se poursuit aussi dans les pratiques pédagogiques et les transformations de l’institution.
Ainsi, en août 2026, l'École du Sacré-Cœur des Filles de Marie a bénéficié d'un projet de modernisation de ses infrastructures numériques, réalisé en collaboration avec le MENFP et avec le soutien de Natcom. La nouvelle salle informatique a été inaugurée le 18 août 2026. C’est une nouvelle étape dans l'histoire de l'investissement éducatif de l'école : après plus d'un siècle d'engagement des Filles de Marie, l'établissement entre dans une phase de transformation numérique soutenue par des partenaires publics et privés.

Un patrimoine vivant du Cap-Haïtien
Aujourd’hui encore, l’École du Sacré-Cœur demeure une institution active. Son histoire appartient au patrimoine éducatif du Cap-Haïtien au même titre que les rues, les places, les maisons et les autres institutions qui ont façonné la ville.
Le centenaire de 2025 constitue ainsi bien davantage qu’une célébration anniversaire. Il représente une occasion de rappeler une histoire commencée il y a plus d’un siècle, lorsque des religieuses venues de Louvain, en Belgique, furent appelées en Haïti pour contribuer à l’éducation des jeunes filles. De Louvain à Port-au-Prince, de Port-au-Prince au Cap-Haïtien, de La Fossette à l’École du Sacré-Cœur : une histoire d’éducation s’est construite et transmise à travers les générations.
Leur présence au Cap-Haïtien fait donc partie d'une histoire beaucoup plus longue de l'éducation féminine qui a participé à la construction sociale et culturelle du Cap-Haïtien. L'histoire de l'École du Sacré-Cœur est ainsi plus qu'une histoire scolaire. Elle appartient à l'histoire sociale du Cap-Haïtien, à celle de l'éducation des filles et à la mémoire de La Fossette. Derrière les murs de l'établissement se trouvent les parcours de plusieurs générations d'élèves, les voix de leurs enseignantes, les souvenirs des familles et une part de l'histoire urbaine de la ville. Le centenaire célébré en 2025 rappelle l'importance de préserver cette mémoire, non seulement comme souvenir d'une institution, mais comme composante du patrimoine vivant du Cap-Haïtien.
Compilation Tet pou OkapPour les propos et commentaires recueillis auprès d'elles, tous nos remerciements aux anciennes élèves : Claudette Eyma Duvivier, Jeanne-Marie Mathieu et Jocelyne Préval Pierre.
Références
1. Revue Marie. .Diocèse du Cap-Haitien. Vie catholique, N° 376 — Février 1951.
2. MINISTERE DE L'EDUCATION NATIONALE ET DE LA FORMATION PROFESSIONNELLE. . Examens 2014-2015.
3. Ministère de l'Education Nationale et de la Formation Professionnelle .Examens 2016/2017"
4. Bureau de l'historien .Report of the President’s Commission for the Study and Review of Conditions in the Republic of Haiti.
5. Dantes Bellegarde .La Nation haïtienne. 1938.
6. École du Sacré-Cœur 30 juin 2025 : Les 100 ans de l'École du Sacré-Cœur·